[Gauguin (Paul)] Segalen (Victor) - Lot 57

Lot n° 57
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[Gauguin (Paul)] Segalen (Victor) - Lot 57
[Gauguin (Paul)] Segalen (Victor) Lettre autographe signée à « Mon cher grand Saint-Pol » (le poète Saint-Pol-Roux). Papeete, 14 décembre 1903, 12 pages in-8° avec dessin, sur 3 feuillets in-4° oblong montés sur onglets. Reliure janséniste chagrin bleu nuit, dos lisse, étui (Ateliers Laurenchet). Fameuse lettre autographe signée relatant la découverte illuminante aux Marquises par Victor Segalen des « reliques » de Paul Gauguin, mort quelques mois plus tôt, ainsi que des lieux où il vécut et des gens qui l'avaient connu aux Marquises. Tout serait à citer dans cette magnifique lettre qui explique comment se déroula la dispersion des biens de Gauguin après sa mort. « J'ai frémi de joie ; tant de bonnes choses se passent voulant être dites que je me découds, me décohère à souhait. Gauguin ? Hélas ! Je suis arrivé trop tard aux Marquises où il résidait depuis trois ans, & non à Tahiti, pour l'assister comme je l'aurais fait avec l'acharnement d'un disciple, avec le fanatisme d'un petit élève épris de celui qui le mène. Car je puis vous le crier : je n'avais rien vu de la Polynésie, rien senti, rien goûté avant d'avoir - ce que je fais quotidiennement - feuilleté les albums du maître. J'ai mesuré enfin ce qui sépare la Nature de l'œuvre d'Art. J'ai pris sur le vif, avec comme pivot, la Note Tahitienne, la transformation créatrice par laquelle l'artiste mue la matière brutale, périssable, contingente, en pérennale beauté. Merci à toi Gauguin ! Gauguin est mort le 8 mai à Hiva-Oa. La ‘Durance' s'y trouva deux mois plus tard, juste à temps pour sauveter les pauvres et admirables reliques [...]. Ce fut ramené à Tahiti & vendu à la criée [...]. De gros marchands ont obtenu des bois sculptés qu'ils revendront fort cher à Paris [...]. Cochin fils de député qui fréquenta jadis Gauguin à Paris possède une fort jolie toile : trois tahitiennes... Moi j'ai tout le reste. Je vous le détaille avec un orgueil d'enfant... Un très douloureux portrait de Gauguin [...]. Second portrait, plus récent, oblique [...]. Une grande toile sur fond de cobalt [où] passent des semi-nudités [...]. Deux études bretonnes [...]. Et une nativité bretonne très naïve [...]. Plus un album de croquis [...]. Ma Maison tahitienne... s'illustre d'œuvres qui se situeraient en la salle Caillebotte... ». Segalen prévoit des articles dans Le Mercure de France, une œuvre dont il propose le titre : « ‘L'Immémorial Émigrant' vous plaît-il le titre ? (première suggestion d'un titre qui deviendra Les Immémoriaux) [...] roman véridique du Maori vagabond à travers l'immense océan » [...]. Joie & hommages aux nouveaux châtelains du Boultous » (le manoir que Saint-Pol Roux avait fait édifier). Il dessine à la plume une coupe montée sur pied ainsi décrite : « Je n'ose vous récolter, sinon pour les faire monter en coupe à fruit sur pied d'étain contourné suivant les formes végétales tahitiennes, de grandes coquilles nacrées et plates à reflets mordorés [...]. Je vous expédie une copie hâtive de notes prises aux Marquises en les panoramas familiers de Gauguin... ». Victor Segalen (1878-1919), médecin major de marine, avait fait sa thèse sur certaines maladies psychologiques dans la littérature contemporaine, notamment le personnage de des Esseintes dans l'œuvre de Huysmans. Il avait alors été en contact avec des écrivains, comme Saint-Pol-Roux (1861-1940), destinataire de la présente lettre, poète symboliste qui fut sorti de l'oubli dans les années 1920 par les surréalistes. Saint-Pol-Roux connaissait Gauguin depuis les années 1890, et ayant appris sa mort, avait écrit le 15 octobre 1903 à Segalen, qu'il savait en Polynésie, car il s'inquiétait pour les dernières reliques du peintre. Très probablement sur la base de la présente réponse de Segalen, c'est Saint-Pol-Roux qui lui suggérera d'écrire son fameux article Gauguin dans son dernier décor, qui paraîtra en 1904 dans Le Mercure de France. C'est déjà lui qui l'avait introduit auprès de Remy de Gourmont en 1901 pour la parution en avril 1902 de son premier article dans Le Mercure de France (Les Synesthésies et l'école symboliste). C'est précisément Remy de Gourmont qui avait conseillé à Segalen de rencontrer Gauguin lors de son expédition en Polynésie sur l'aviso La Durance. Arrivé à Tahiti en janvier 1903, il ne débarqua aux Marquises le 3 août qu'après la mort de Gauguin survenue le 8 mai. Malgré une première vente rapide de biens de Gauguin à Hiva-Oa le 20 juillet, précédant son arrivée, il pourra acquérir de nombreuses œuvres et documents lors de la seconde vente du 2 septembre à Papeete. Il ramènera aussi d'autres « reliques », comme il les appelait, notamment le manuscrit illustré de Noa Noa, qui ne figurèrent pas dans les ventes. Provenance : Saint-Pol-Roux ; collection Merlin.
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