Marc DEVADE (1943-1983) - Lot 73

Lot n° 73
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Estimation :
4000 - 6000 EUR
Marc DEVADE (1943-1983) - Lot 73
Marc DEVADE (1943-1983) Paradis N°1, 1981 Huile sur toile titrée, datée 1981 et signée deux fois au verso, l'une sur le bord de la toile, l'autre sur le châssis 100 x 140 cm (Légers enfoncements et manque de peinture en bas à droite) Provenance: - Collection Philippe Sollers Un flamboiement sombre De quoi s'agit-il? D'une contemplation sans mode, sans figure — d'un souffle qui peut prendre le relief de la couleur pour laisser entendre son feu. Philippe Sollers, Lettre à Marc Devade, 20 avril 1981 Le tableau Paradis n°1de Marc Devade est arrivé chez Sollers, dédicataire de l'œuvre, en janvier 1981. Philippe l'a calé face à son bureau où trône son secrétaire Louis XV aveclequel, dans lequel il écrivait. «Le Devade» ne quittera cet antre de l'écriture que pour rejoindre La DeuxièmeViede l'écrivain (Gallimard, 2024) qui s'amorce maintenant. D'un camaïeu brun profond, cette peinture à l'huile laisse passer de subtiles nuances dorées-cuivrées, interactions chromatiques qui donnent du relief, ou tirent discrètement vers l'orange et le pourpre, quand un rayon de soleil vient frôler ce qui reste du feu de cette méditation concentrée. L'opacité côtoie une transparence désabuséequi fait l'effet d'un manque, et invite le regard à s'attarder et à se laisser absorber. Marc Devade, poète (Poèmein Tel Quel n° 18, été 1964) et philosophe (étudiant dès 1962), a rompu avec le formalisme du mouvement Supports/Surfaces des années 60, dans lequel il avait débuté, et qui exigeait une peinture non représentative se retournant sur elle-même pour démystifier le «rôlemystérieux de l'artiste». Il avait rapidement rejoint la revue Peinture, cahiers théoriques (1971-1985). Désormais, il va chercher dans la peinture «un acte de connaissance complexe», à la frontière entre l'image et le langage, et qui s'étaiesur la «volonté de réflexion» pour «toucher avec le pinceau au réel et le jouer selon [son] désir». Les toiles sont vécues comme l'expression d'un mode de pensée dans laquelle «l'idée s'allie à la forme» et la forme à l'idée, pour laisser voir l'expérience intérieure de l'artiste dans ses «états limites», et solliciter aussi celle du spectateur. Il converse avec la mémoire culturelle et se concentre dans la littérature à laquelle il emprunte les titresde ses œuvres. Il vit ses panneaux comme des portes d'entréedont les titressont des clés qui permettent de les ouvrir pour rejoindre l'engendrement des affects et de la pensée dans l'intimité de l'artiste et du spectateur. Sollers écrit une poignante préface au catalogue de la dernière exposition de Devade, à la Galerie des Blancs-Manteaux en 1981. Marc Devade, lecteur des pages du Paradis sollersien, n'a nommé sa toile Paradis n° 1 qu'en 1981 : la maladie s'est aggravéeet le peintre se reconnaît dans le clair-obscur de ce flot d'énergie verbale sans ponctuation dont il s'empare comme d'un miroir, pour lui rendre hommage. Sollers reprend les titres d'autres oeuvres de Devade, et traduit ces sources étrangères (italien, anglais) qui le hantent aussi. Il entend et inclut les mots-les sons-les pensées dans les couleurs, les formes, la texture picturale ; la vie de l'esprit aux limites de l'irreprésentabledevient partageable par et dans son étrangeté même. Paradis n°1 n'a rien d'un paradis. Deux ans avant sa mort, Devade revisite la tradition religieuse en assumant la finitude humaine sans mélancolie : souverainement. Le culte du paradis se déconstruit dans l'œil et le pinceau de l'artiste qui saisit «la mort de la vie» (écrit Sollers, Paradis II, 1986). Il livre sa vision singulière de cette mortalité-là. Celle qui nous constitue et que l'humanité affranchie de Dieu ne sait plus penser. «Tendre consolation mélodique» qui impulse la créativité, et que Mozart appelait«la meilleure amie de l'homme». «Vous êtes un familier singulier de la mort, cher ami[...] vous répondez par ce flamboiement sombre, par ces panneaux où l'on peut écouter passer l'incendie de l'autre côté. [...] c'est pourquoi votre œuvre n'est pas “abstraite”» (Sollers, lettre à Devade). Les nuances mordorées de Paradis n° 1ne préfigurent-elles pas le terreau du caveau, sol ultime, sépulcral, reposabsolu ? S'il n'y a pas d'Au-delà, ouvrons donc le Requiem aux «portes» du sens et du sensible. N'est-ce pas un autre Paradis ? Flamboiement sombre. Qui dit mieux à la mort ? la mort est une catégorie de l'être et pas du néant (...) la mort est ce qui arrive naturellement à l'être en dehors de son point de jouissance infini (Philippe Sollers, Paradis II, 1986) Julia Kristeva
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